Le biologiste qui défie les dogmes
Rupert Sheldrake n’est pas un scientifique comme les autres. Docteur en biochimie à Cambridge, ancien membre du Clare College, il aurait pu suivre la route tracée d’une carrière académique classique, ponctuée de publications consensuelles. Mais il a choisi un autre chemin : celui de l’exploration des marges, des questions que la science préfère souvent ignorer.
Depuis des millénaires, l’astrologie nous murmure que les étoiles ne sont pas de simples points lumineux, mais des forces vivantes qui résonnent avec nos existences. En parlant de mémoires invisibles et de champs qui traversent le cosmos, Rupert Sheldrake redonne chair à cette intuition ancestrale : et si le ciel, loin d’être muet, dialoguait encore avec nos vies ?
De l’Angleterre à l’Inde, où il mena des recherches sur la physiologie végétale, il s’est forgé une réputation autant admirée que contestée. Sa grande audace ? Proposer que l’univers ne se résume pas à une mécanique aveugle, mais qu’il recèle des habitudes, des mémoires et une conscience diffuse. Là où ses détracteurs parlent de “pensée magique”, ses partisans voient un pionnier qui ose briser les tabous.
« Dans son ouvrage phare, Ré-enchanter la science, Sheldrake met à nu ce qu’il appelle les dix dogmes d’une science devenue trop rigide. Son message est clair : si l’on veut comprendre la vie dans toute sa profondeur, il faut accepter de poser des questions que l’on croyait interdites. »
La résonance morphique : une mémoire vivante dans la nature
Imaginez un monde où les lois de la nature ne seraient pas figées, mais évolutives. Où les formes et comportements se transmettraient comme des habitudes, résonnant d’une génération à l’autre. C’est la théorie de la résonance morphique.
Selon Sheldrake, les espèces vivantes puisent dans une mémoire collective. Le cerveau, dans cette vision, n’est pas une bibliothèque poussiéreuse où s’empilent les souvenirs, mais une sorte de récepteur. Nos expériences passées flotteraient autour de nous, prêtes à être captées à nouveau. Cette idée éclaire des phénomènes troublants, comme ces malades d’Alzheimer qui, à la veille de leur mort, retrouvent soudain une étonnante clarté. Et si la mémoire survivait, intacte, indépendamment du cerveau ?
La résonance morphique ne se limiterait pas à l’individuel. Elle s’inscrirait aussi dans des dynamiques familiales et collectives : des drames non résolus — exclusions, crimes, suicides — continueraient d’agir dans les générations suivantes, jusqu’à se rejouer inconsciemment. Certaines pratiques thérapeutiques, comme les constellations familiales, viseraient justement à libérer ces mémoires silencieuses. Plus largement encore, les blessures historiques hanteraient la conscience des peuples, comme une mémoire invisible qui pèse sur le présent.
La remise en cause des dogmes matérialistes
Dans « Ré-enchanter la science », Sheldrake ne se contente pas de critiquer : il prend chaque principe fondateur de la science moderne et le retourne en question.
- La nature est-elle vraiment une machine ?
- La matière et l’énergie sont-elles immuables ?
- Les lois de la nature sont-elles fixes pour l’éternité ?
- La matière est-elle condamnée à l’inconscience ?
- La vie est-elle dénuée de but ?
- L’héritage biologique se réduit-il aux gènes ?
- La mémoire se cache-t-elle dans nos neurones ?
- La conscience se limite-t-elle au cerveau ?
- Les phénomènes paranormaux ne sont-ils qu’illusions ?
- La médecine mécaniste est-elle la seule valable ?
Derrière ce feu roulant de questions se dessine une critique plus profonde : la science a parfois troqué sa curiosité contre la certitude. Elle a oublié que ses “vérités” ne sont que des hypothèses, et qu’il est sain de les mettre à l’épreuve.
Sheldrake rappelle aussi une évidence que l’on préfère taire : derrière l’objectivité affichée, il y a des scientifiques bien réels, avec leurs ambitions, leurs rivalités et leurs biais. L’idée d’une science pure, désintéressée et neutre relève souvent, selon lui, du mythe.
L’expérimentateur des frontières
Sheldrake ne parle pas seulement. Il teste.
Il a observé les animaux : chiens qui savent quand leur maître rentre, chats qui pressentent un départ, ou encore témoignages troublants d’animaux semblant “revenir” après leur mort. Il a exploré la sensation d’être observé, cette intuition familière que l’on appelle scopaesthesia, au point de créer des applications pour que chacun puisse participer à ses recherches. Il a même étudié la télépathie humaine, notamment à travers l’expérience des appels pressentis : deviner qui appelle avant même de décrocher. Les résultats, répétés, dépassent largement le hasard.
Ses recherches vont plus loin encore : conscience, biologie végétale, attention conjointe… Pendant cinq ans, un projet financé par Cambridge lui a permis de creuser ces pistes que d’autres jugent marginales.
La conscience et l’univers : un souffle cosmique
Pour Sheldrake, réduire la conscience à une activité neuronale est une impasse. Comment croire que la subjectivité jaillit d’une matière inerte ? À cette difficulté, il oppose une vision radicale : la conscience serait partout.
« C’est la philosophie du panpsychisme. Des électrons aux cellules, des étoiles aux galaxies, tout porterait en lui une forme de conscience. Pourquoi arrêter cette gradation au seuil du cerveau humain ? »
Sheldrake ose même suggérer que le soleil lui-même pourrait être conscient, ses champs électromagnétiques jouant le rôle de “cerveau stellaire”. Plus vaste encore, il imagine une conscience galactique, voire cosmique : un univers vivant, relié par un réseau invisible de plasma et de champs, comme un gigantesque cerveau. Une idée folle peut-être ?
Cette vision n’est pas sans écho dans l’histoire : Platon parlait déjà de l’âme du monde, et de nombreuses traditions spirituelles voyaient les planètes et les étoiles comme habitées par une intelligence. Aujourd’hui encore, beaucoup rapportent des expériences mystiques où ils se sentent unis à une conscience plus vaste.
Héritage de Platon : l’Anima Mundi. En effet, bien avant que la science moderne ne s’impose, Platon affirmait déjà que le cosmos tout entier était un être vivant. Dans son Timée, il décrit l’Anima Mundi, l’âme du monde, comme une force subtile qui unit le visible et l’invisible, reliant chaque créature, chaque étoile, chaque souffle. Pour les néoplatoniciens, puis pour les penseurs de la Renaissance comme Marsile Ficin ou Giordano Bruno, l’univers n’était pas une mécanique, mais un organisme animé, traversé par une intelligence cosmique.
Quand Rupert Sheldrake évoque une conscience diffuse qui imprègne la nature, une mémoire vivante partagée par les espèces et les planètes, il se situe dans cette filiation. Son idée de résonance morphique résonne avec l’ancienne intuition platonicienne : le monde n’est pas seulement matière, il est animé, habité, traversé de vie et de sens.
Les controverses et les échos
Sheldrake dérange. Ses théories déclenchent moqueries et attaques, parfois sans même que ses travaux soient lus. Lui dénonce le dogmatisme d’une science qui refuse d’examiner ce qui ne cadre pas.
Et pourtant, ses livres se vendent, se traduisent, se discutent. Certains chercheurs en sciences sociales reconnaissent la force de sa provocation, tout en notant ses excès de généralisation. Sa critique du système scientifique fait parfois écho aux analyses de Bruno Latour : la science n’est pas qu’une quête désintéressée, c’est aussi un jeu de pouvoir, de financements et de notoriété.
Pour une science ré-enchantée
Sheldrake n’offre pas de réponses définitives. Ce qu’il propose, c’est une invitation : retrouver une science plus audacieuse, moins prisonnière de ses certitudes.
Il nous pousse à voir l’univers comme un organisme vivant, tissé de connexions invisibles. À considérer que nos souvenirs, nos pensées, notre conscience, ne sont peut-être pas enfermés dans nos crânes mais reliés à quelque chose de plus vaste.
« Son plus grand apport n’est peut-être pas d’avoir raison, mais de nous obliger à nous poser la question : et si la réalité était plus grande que nos modèles »